Merveilleuse histoire
Accueil Sommaire Vues du jardin Printemps Été Automne Hiver Rosiers Arbres et arbustes Clématites Mes oiseaux Couvée 2000 La becquée Merveilleuse histoire Mes quadrupèdes Cocasseries Sites Web favoris Pages personnelles En mémoire Poèmes Le coin des petits Bannières Kevin Magaly Nous, les aînés AMERICA

 

 

Cette page est dédiée à mon ami Viger, (Denis Gélinas) membre de la Toile horticole, qui a accepté de partager avec nous et avec tous les ornithologues,  l'expérience extraordinaire  qu'il a vécue avec des petits merles bleu orphelins. Merci Viger.

 


Réçit de Denis Gélinas

 

Le drame

Nous étions en juillet et la journée s’annonçait belle d’autant plus que j’étais en vacances…! Comme d’habitude, je déjeune dehors avec ma blonde, tout en contemplant les charmes de la campagne. Évidemment, mes jumelles me suivent pour ne rien manquer.

Il y a quelques jours que les merles bleus ont commencé leur incessant va-et-vient pour nourrir leurs petits. Ils avaient choisi le nichoir le plus près de la maison (à environ 60 pieds), malgré la proximité du paniers de basketball des garçons (…et du père!). Ils avaient profité d’un nid fraîchement construit par les hirondelles bicolores, lesquelles l’avaient abandonné pour adopter un autre nichoir un peu plus loin (peut-être n’aimaient-elles pas le basketball!). Les merles bleus avaient complété la structure pour y rajouter leur touche finale. J’étais emballé : je pouvais les observer sans même sortir de la maison!

Cependant, aujourd’hui il y a quelque chose de différent : les merles bleus ne sont pas au rendez-vous! Une bonne vingtaine de minutes s’écoulent encore avant que finalement le mâle n’apparaisse sur la corde à linge. Il n’apporte rien à manger et ne regagne pas le nichoir. Il reste là quelques minutes puis disparaît. La situation m’inquiète; comme j’ai du sarclage à faire tout l’avant-midi, je pourrai jeter un coup d’œil de temps en temps.

Au bout de quelques sacs de mauvaises herbes bien remplis, le mâle est finalement revenu, accompagné cette fois de deux femelles! Son chant était différent, comme empreint de tristesse! (J’ai bien fait rire de moi quand j’ai raconté cela mais j’ose quand même l’affirmer de nouveau!) Ils ont fait une brève incursion chacun leur tour dans le nichoir et sont disparus.

J’ai compris un peu plus tard, lorsque j’ai sarclé la plate-bande de fleurs située au pied du nichoir. J’y ai retrouvé une poignée de plumes; la femelle avait été tuée par un chat. La présence d’un mulot mort laissé près de l’endroit me laissait croire que le félin avait poursuivi sa chasse.

En fin de journée, je ne peux plus résister : je dois voir ce qu’il se passe à l’intérieur du nichoir. Un examen rapide révèle la présence d’environ quatre petits qui me semblent bien portants. Ils sont assez alertes pour s’accroupir et s’immobiliser, sentant le danger.

L’adoption

Il est environ 5 heures du matin, il fait encore sombre et les oiseaux commencent à chanter. Je ne peux plus dormir, je dois en avoir le cœur net. Si les petits ne reçoivent pas de nourriture, ils sont condamnés. Après quelques minutes d’attente, je dois me rendre à l’évidence, ils ont été abandonnés. J’examine à nouveau la nichée, leur état s’est rapidement détérioré : ils sont mourants. J’imagine que 24 heures sans manger représente un jeûne sévère pour eux. En ouvrant délicatement le côté du nichoir, je dois soutenir un petit qui s’y était adossé; celui-ci ne tient plus sur ses pattes et renverse doucement sur le côté, immobile.

Le réflexe est automatique : je dois prendre soin des petits. Je cours chercher un essuie-tout dans la maison et recueille les 4… oh surprise!… les 5 petits merles bleus. Je les dépose sur la table et part à la chasse; ils ne risquent pas de tomber car ils sont trop faibles pour bouger!

Le sauvetage

Je repère rapidement un nid de chenilles à tente dans un cerisier sauvage; ça devrait faire l’affaire. Maintenant ils faut les nourrir mais comment faire. Je trouve la pince à sourcils de ma blonde et un compte-gouttes. Je classe les petits, du plus fort au plus faible et me met à la tâche. Seul l’un d’eux parvient à entrouvrir son bec tout seul. J’y glisse une petite chenille d’environ 10 mm de long et il parvient à l’avaler. L’effet est immédiat le bec s’ouvre aussitôt, prêt à recevoir une autre bouchée. Il réussit même à entrouvrir ses yeux, enfin un premier contact visuel! À la deuxième chenille il parvient à émettre un faible cri. Je dois maintenant penser aux autres. Je dois ouvrir le bec des trois suivants car ils en sont incapables. Ils ont heureusement la force d’avaler les chenilles et semblent aussitôt reprendre vie. Le dernier a très mauvaise mine, une goutte de sang sort de son bec et il ne réagit pas. Je le laisse de côté , le considérant condamné. Après quelques chenilles les petits prennent rapidement des forces, à en juger de leur cri qui parviennent à réveiller toute la famille. Considérant les 4 petits hors de danger, je tente un second essai sur le dernier. Je parviens finalement à entrouvrir son bec et y glisser une chenille. Il n’a cependant pas la force de l’avaler. Je lui verse une goutte d’eau pour hydrater sa gorge et pousse la chenille au fond à l’aide d’un Q-tips; ça passe ou ça casse! Ça marche! Je répète le manège jusqu’à ce qu’il puisse avaler tout seul et ouvrir son bec. La première étape est franchie, je suis soulagé mais pas certainement au bout de mes peines!

Une nouvelle demeure

Il faut maintenant songer à leur procurer un logis , le nichoir n’étant pas assez à la portée de la main . Une boîte à chaussures tapissée d’un essuie-tout (en guise de couche!) fera l’affaire. Les nids de chenilles à tentes étant plutôt rares, il faut trouver un mets de remplacement. Les petits vers rouges de mon tas de compost sont tout de suite appréciés par les petits gloutons. L’intervalle entre les repas est fixé à 1 heure (soit à peu près 15 repas par jour). Je sais qu’ils sont normalement nourris plus régulièrement alors je les gave pour compenser (c’est plus pratique pour moi!). Mis à part le plus faible, à la fin de la journée ils parviennent à maintenir leur équilibre à l’aide de leurs pattes tout en s’appuyant sur leur ventre. On couche les petits de bonne heure (ouf!) en les enfermant dans une garde-robe, la noirceur les plongeant aussitôt dans un profond sommeil. Quelle journée!

Durant les deux journées qui suivent, les petits merles bleus reprennent des forces. Les quatre plus forts se tiennent maintenant sur leurs pattes et l’un d’entre eux commence à se déplacer. Leur cri est plus fort et leur appétit démesuré. Il semble évident que la boîte à chaussures devient trop petite . On commence distinguer les petits à leur apparence et leur comportement.

Vers le quatrième jour, les merles bleus déménagent à nouveau. J’aménage ma plus grosse mangeoire à oiseaux en chambre à coucher et je la dépose dans une grosse boîte de carton ciré. Ma réserve de vers à compost est épuisée (moi aussi!) , j’achète maintenant des vers à pêche que je coupe en morceaux avant de leur distribuer (3 morceaux par oisillon par repas, 15 repas par jour). Les petits se développent rapidement, les plumes commencent à pousser, ils perdent graduellement leur duvet.

Il est maintenant grand temps de les baptiser!

bulletLe " Chef " : depuis le tout début, c’est le plus précoce, il apprend tout avant les autres!
bulletLe " Couetté "   : le duvet qui persiste sur sa tête lui donne une allure échevelée.
bulletLe " Chieux " (excusez l’expression!) : l’un des siens lui est monté sur la tête et y a laissé un petit souvenir, tache blanche qui a persisté quelques jours. Le " Couetté " et le " Chieux " sont moins précoces que le " Chef " mais arrivent en deuxième position. D’ailleurs, ils se tiennent toujours ensembles.
bulletLe " Protecteur " : celui-ci prend soin du plus faible en demeurant à ses côtés. Il est un peu moins précoce que les deux précédents.
bulletLe " Petit " : La seule femelle du groupe, celle-ci accuse du retard sur les autres (n’allez pas y voir d’allusions!) mais tire quand même très bien son épingle du jeu.

L’apprentissage commence dans cette grosse boîte de carton ciré. La première étape consiste à leur apprendre à se percher. Un simple goujon de bois disposé en coin permet de les y déposer tous les cinq à la fois. Au début, c’est la dégringolade, parfois on dirait un jeu de quilles quand l’un d’eux plonge entraînant les autres à sa suite. Mais ils apprennent vite, à un point tel que la grosse boîte de carton ne suffit plus après 2 jours.

Il devient évident qu’ils vont bientôt voler, une autre installation s’impose. Une petite serre construite avec la maison communique directement avec le salon et n’est pas utilisée en ce temps-ci de l’année. J’installe des moustiquaires partout pour ne pas que les petits se frappent contre les vitres. J’étends une toile plastifiée sur le plancher pour éviter de le tacher. La mangeoire " chambre à coucher " sera déposée par terre. J’ajoute quelques perchoirs, un ficus et un oranger pour les entraîner à l’exercice. Une couverture dans la porte vitrée du salon coupera la lumière le soir pour qu’ils s’endorment plus tôt! Malheureusement, le matin je perds l’avantage de la garde-robe. La lumière du jour les réveille plus tôt et ils me le font bien savoir lorsque le premier repas tarde!

Nous avons vidé la réserve de vers à pêche du dépanneur du village mais nous avons repéré une bonne provision en ville! Le vendeur nous dit maintenant " à la prochaine " avec un petit sourire en coin, habitué à notre achat journalier de 3 à 4 pots de vers (Il doit croire que nous avons un bon coin de pêche!). Les petits ont franchi une seconde étape : manger tout seul les morceaux de vers dans une assiette de styromousse. Il suffit de glisser l’assiette sous la porte et c’est la ruée! Cette pratique bien impersonnelle de distribution de nourriture vise à favoriser une meilleure autonomie.

Leur développement se poursuit à vive allure. Ils courent, sautent et exécutent de courts vols pour se percher. Toujours plus haut, telle est leur devise! Ils grimpent sur moi et je commence à les entraîner au vol en les relâchant d’une certaine hauteur. Ne sachant pas quelle sera leur réaction lorsqu’ils seront remis en liberté, je dois aussi leur apprendre à chasser. Une première tentative consiste à lâcher une sauterelle dans la serre. La réaction est immédiate : le  "  Chef " se rue sur l’insecte et a tôt fait de le dévorer. C’est parti, me voilà transformé en chasseur d’insectes. À l’aide d’un filet à papillons, je balaie vigoureusement l’herbe rase d’un champ que je tonds régulièrement. Je ramasse alors une quantité impressionnante de grillons (leur mets préféré!), sauterelles, ciccadelles, papillons et autres espèces. Je vide le filet d’un trait dans la serre , ce qui déclenche une chasse frénétique. En peu de temps, pratiquement tout est consommé : bientôt ils seront prêts pour le grand jour!

Le grand jour

Aujourd’hui, c’est le grand jour! Le premier vol vers les grands espaces! Je sors d’abord la mangeoire " chambre à coucher " que j’attache à un pommetier derrière la maison. Je veux ainsi leur procurer un repère familier lorsqu’ils seront dehors. J’attends l’heure du repas pour leur donner une bonne raison de rester. Mon plus jeune fils les attend dehors devant la mangeoire " chambre à coucher " avec une assiette de vers de terre. Je lui apporte les oiseaux deux par deux pour terminer avec le " Chef ". Le " Petit " et son " Protecteur " demeurent sur la mangeoire, les autres, après une brève pause, prennent leur premier envol sans frontières. Ils ne se posent pas loin (sur le panier de basketball, le garage et la galerie au deuxième étage). Ils reviennent à la mangeoire quand la faim les tenaille. Maintenant, nous ne pouvons plus sortir sans voir les merles bleus nous atterrir sur la tête, sur les épaules et sur les bras.

Je me demande quelle sera leur réaction quand la nuit viendra. En fin de journée, je m’apprête à organiser leur " mangeoire chambre à coucher " mais où sont-ils donc? Une fois de plus, l’instinct a eu le dessus : ils sont déjà installés pour la nuit, serrés les uns contre les autres sur une fourche d’un bouleau dans le bosquet à côté du garage. Décidément, ils ne cesseront jamais de me surprendre! Finalement cette journée tant redoutée s’est très bien passée.

L’apprentissage final

Le lendemain matin, je me lève de bonne heure car je me demande comment ils réagiront à leur premier réveil en pleine nature. Ils ne tardent pas à apparaître l’un après l’autre devant la porte patio de la cuisine. Ils connaissent l’adresse du restaurant! L’un attend sur la table du patio, un autre sur le foyer, un dans les boîtes à fleurs…

Je distribue régulièrement des insectes capturés au filet que je relâche sur un affleurement rocheux pour qu’ils puissent bien les distinguer. Comme tous les enfants, ils se chamaillent, se disputant parfois une pauvre sauterelle écartelée! Ils apprennent vite à repérer un insecte qui a réussi à regagner la pelouse. Parfois je patrouille la cour avec un oiseau sur mon épaule, à la recherche d’un repas. Lorsque mes pas soulèvent un papillon , c’est le plongeon assuré, d’abord infructueux mais couronné de succès à force d’essais. Un jour je me rend compte qu’ils n’ont plus besoin de moi lorsque j’amène un petit près d’un papillon et que l’oiseau atterrit deux pieds à côté …sur une grosse sauterelle que je n’avais pas remarquée! Même s’ils ont commencé à poursuivre tout seul les insectes, ils préfèrent la solution facile : piailler pour une distribution gratuite!

Un jour, le " Petit " s’aventure du côté ouest sous le massif de tournesols et je ne l’ai plus revu. J’ai beau chercher je ne trouve rien, heureusement il n’y a pas de plumes qui jonchent le sol! Il a dû s’aventurer plus bas sur le versant ouest (nous demeurons sur le dessus d’une montagne). Coupé de contacts visuels et sonores, il aura perdu son chemin. C’était déjà arrivé auparavant avec un autre petit qui piaillait plus loin du haut d’une épinette. Il avait regagné le dessus de ma tête aussitôt que j’avais amené avec moi un " interprète " qui lui avait lancé un appel. Mais cette fois-ci, aucun indice de sa présence, bonne chance " Petit "!

Aujourd’hui, je leur fait prendre leur premier bain. Je les apporte chacun leur tour au bain d’oiseau installé à même la rocaille et qui se déverse en cascade dans un grand bassin. Le réflexe est automatique : ils se trémoussent en faisant jaillir des gouttes d’eau de tous côtés, comme les font les autres oiseaux qui fréquentent l’endroit.

J’ai décidé d’espacer les repas pour les forcer à devenir plus autonomes. Comme ils ne cessent de quémander lorsqu’ils me voient, je me permet une sortie. À mon retour , ils ont fait leur première fugue! Les voisins d’en face, un sympathique couple à la retraite, ont eu la surprise de voir atterrir des merles bleus sur leur tête! Comme ils connaissaient l’histoire, ils ont deviné de qui il s’agissait. Nous ramenons chez nous ces petits fugueurs.

Aujourd’hui c’est samedi, nous avons un tournoi de soccer toute la journée, voilà une occasion idéale pour le sevrage définitif. Ça fonctionne! Même s’ils reviennent quémander, ils se font de moins en moins insistants. C’est parfois difficile de résister à l’envie de céder à leur requête mais il faut tenir le coup. Je les revois encore, perchés sur nos bols de céréales…! (nous n’avions pas réalisé que nous leur mangions en pleine face!).

L’indépendance

L’autonomie acquise les amène à étendre leur territoire et à espacer les visites. Ils passent près d’une semaine dans les environs puis se montrent occasionnellement durant les deux ou trois semaines suivantes, ensuite plus rien.

Le grand départ

Leur " éducation " est-elle terminée? L’instinct les guidera-t-il vers le Sud le moment venu? Nous sommes vers la mi-octobre et la cour arrière est soudainement fort animée. Je sors dehors pour m’imprégner d’un magnifique spectacle. Ils sont là, accompagnés d’autres merles bleus et d’un groupe de parulines. Ce sont eux j’en suis sûr, un merle bleu venu d’ailleurs ne se percherait pas sur le foyer ou sur la rampe du patio. Je compte environ une quinzaine de merles bleus. Ce trop court " au revoir " n’aura duré que quelques minutes!

Le retour

Par un beau matin d’avril, le merle bleu est de retour, bien perché au-dessus de son " ex-mangeoire chambre à coucher ", à quelques pas de la porte patio. Quelle joie de les retrouver! Ils ne sont plus regroupés; de temps en temps, j’en vois un ou deux (tous des mâles) qui rôdent autour. Ils commencent à inspecter mes nichoirs et je croise les doigts! Malheureusement, les hirondelles bicolores s’approprient tous les nichoirs. Dommage! J’aurais bien aimé être " grand-père " cette année! (sans avoir à " garder " les petits cette fois-ci!). Qui sait, peut-être dans le futur les accueillerais-je de nouveau (ou leur descendance!).

Le bilan

Avec un peu de recul, je fais le bilan de cette formidable aventure. Celle-ci aura été très exigeante pendant trois semaines mais combien gratifiante! Quand j’y repense, je me demande finalement qui de l’oiseau ou de l’être humain a le plus appris de l’autre?

"Une mention honorable va à ma blonde pour son support et sa patience et à mes deux fils pour la relève à certains moments"

Denis Gélinas (Viger)

Texte et photo Denis Gélinas - Tous droits réservés. Il est interdit d'utiliser cette photo et ce texte sans l'autorisation de l'auteur.

 

maison2.jpg (2506 octets) Page Sommaire

Mes quadrupèdes